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Pénurie de développeurs ?

Derrière la mode des startups technologiques, le pari politique est souvent celui de résoudre la pénurie d’emploi en orientant de plus en plus de jeunes (et de moins jeunes) vers une carrière de développeurs en informatique. Les chiffres montrent en effet clairement qu’il existe de nombreux emplois dans « la tech » qui ne sont au final jamais pourvu, faute de candidat pertinent.

L’équation semble donc extrêmement simple : on a un secteur en tension avec de la pénurie de main d’oeuvre, et de l’autre côté un chômage qui reste pesant. La solution est simple : on va former « au code » !

Malheureusement, les choses sont, comme souvent, bien plus complexes dans la réalité, et il me semble important de faire un peu d’ordre dans ce gloubi-boulga idéologique.

Apprendre « le code », c’est important, mais…

Ce mouvement d’apprentissage du métier de développeur commence très tôt dans l’esprit des décideurs : il faut apprendre à coder dès l’école primaire, pour en faire une discipline aussi importante que le français, les maths, l’anglais…

Il est d’autant plus facile de souscrire à ce mouvement qu’il a l’appui de grandes sommités du numérique. Apprendre à coder est très structurant pour l’enfant, il y apprend la rigueur, l’esprit d’analyse, etc… tout en surfant sur un environnement qui peut apparaître plus attractif que les mathématiques. Et en plus on a une promesse de métier à la sortie !

Il me parait très important de bien dissocier :

  • d’un côté les bienfaits de l’apprentissage du code, qui effectivement apporte de grands bénéfices dans la capacité à analyser une situation, la structurer, y apporter de manière créative une solution, etc…
  • de l’autre côté la capacité de faire de ces « codeurs en herbe » des informaticiens qui vivront de leur travail

Mélanger ces deux aspects très différents est à mon sens aussi biaisé que le raisonnement (absurde) qui consisterait à se dire qu’on enseigne systématiquement les mathématiques pour pouvoir faire de la France un pays de mathématiciens. Dans les faits, très peu de gens font des mathématiques leur métier, et on croise souvent des discussions où les anciens écoliers restent très perplexes, en se demandant « à quoi ça m’a servi ? ».

Dans les faits, effectivement, 99% des gens n’auront jamais l’usage d’une bonne partie des notions mathématiques qu’ils auront appris à l’école. Et pourtant, cet enseignement reste indispensable, pas tant par ce qu’il apporte directement, mais par les effets beaucoup plus difficilement quantifiables dans la capacité de raisonnement, la possibilité qu’à l’être humain d’acquérir des savoirs-faire très subtils mais qui feront toute la différence entre un être complètement inculte et quelqu’un qui aura la « tête bien faite », et qui pourra s’en servir pour se sortir dans bien des situations.

On pourrait facilement rétorquer, à juste titre, que ce « savoir faire » et ce savoir-être n’est pas uniquement forgé par les mathématiques, mais également par bien d’autres disciplines, du français au sport en passant par l’histoire, et que de laisser « en silos » ces disciplines est une grande bêtise puisque l’humain va tirer profit de ces différents savoirs de manière bien plus transverses. C’est tout l’intérêt du paradigme des « arts libéraux » anglo-saxons (« libéraux » étant ici à prendre au sens « libérateur »), qui voient les choses de manière bien moins cloisonnée. Mais c’est un autre débat.

Pour en revenir à notre notion de code appris dès le plus jeune âge, il me semble important de ne pas le voir d’une manière « utilitaire » : peut-être que ces quelques sessions d’initiation permettront de faire naître quelques vocations, si ces initiations sont faites de manière correcte. Mais ça ne doit pas être l’objectif premier de ces moments, d’autant plus qu’il y aura vraisemblablement un fossé entre ce qu’on pourra apprendre aux jeunes enfants en 2020, et ce qu’utiliseront les informaticiens de 2040.

C’est donc l’esprit du code, bien plus que la lettre, qu’il faut maintenir à l’école, tout en se positionnant en fervents défenseurs de ce qu’il est possible d’amener aux enfants par ce biais.

(Cette façon de voir les choses aura également pour vertu de maintenir à l’écart certaines firmes commerciales, qui, de Apple à Microsoft, cherchent à refourguer leurs solutions payantes dans un système éducatif qui peut très bien s’en passer si l’on se souvient que l’important est d’apporter une logique aux enfants, pas une formation professionnalisante).

Pénurie de développeurs ? Oui, mais pas n’importe lesquels

Quiconque est un peu du métier ne peut que réaliser que le métier de l’informaticien se complexifie de plus en plus. Le développeur d’aujourd’hui, s’il utilise fondamentalement les mêmes notions qu’il y a 20 ans, a aujourd’hui besoin d’infiniment plus de savoir pour pouvoir proposer une prestation au niveau des besoins des employeurs. L’industrie amène d’ailleurs à se spécialiser de plus en plus, car il est tout simplement impossible à un unique bonhomme de maîtriser toutes les notions indispensables à un tel travail.
On va tout droit vers un système de spécialisation qui ressemble pas mal à ce qu’on connaît depuis longtemps en médecine : certes, il reste des médecins généralistes, donc le rôle est de servir la proximité avec le patient, régler les problèmes les plus courants, et le rerouter vers le spécialiste le plus pertinent en fonction des problèmes plus pointus à régler. Mais on n’irait certainement pas confier son oeil à un dentiste, ou un problème cardiaque à un ORL.
L’informatique du point de vue de la main d’oeuvre s’organise de plus en plus de cette manière là, et les spécialités sont de plus en plus pointues et nécessitent des compétences qui sont rares, en particulier dans les nouvelles spécialités créées autour de technologies récentes (au hasard et pour rester dans des domaines très tendances, les « data analysts » et experts en big data qui s’appuient souvent sur des technos en pleine évolution).
Le constat est donc le suivant, et il n’est malheureusement pas très compatible avec les actions actuellement en place : oui, de nombreuses entreprises cherchent des recrues et ne les trouve pas. Mais si elles ne les trouve pas, ça n’est pas parce que le marché manque d’informaticiens employables. Elle ne les trouve pas parce qu’elle ne trouve pas de développeurs suffisamment pointus dans un domaine très précis.
C’est ainsi qu’on se retrouve avec, dans le même temps, des postes non pourvus de plus en plus nombreux, et de l’autre côté des informaticiens débutants, qui ont un savoir généraliste et qui font ce qu’ils peuvent en tant que débutants, mais qui ne répondent en rien aux besoins pointus des offres non pourvues.
Ainsi, tenter de résoudre le problème de l’emploi en formant à la va-vite des chômeurs en reconversion, dans la promesse de les amener « au code » qui va résoudre leurs problèmes, ne peut amener que pas mal de déceptions. Le métier est exigeant, et nécessite une adaptation et un investissement qui très souvent dépasse le simple fait de suivre une formation de quelques semaines.
N’interprétez pas mal mes propos : je ne dis en aucune manière que la piste de l’emploi par le biais de l’informatique est une mauvaise piste. Mais il faut sans cesse rappeler que la problématique est complexe, et que le chemin pour parvenir à l’emploi par ce biais nécessite un investissement très important, et quelque part une passion pour la discipline, sans laquelle on risque de se heurter à pas mal de murs, ou a être très malheureux dans son emploi.

L’informatique peut être une discipline très exaltante pour quiconque s’y trouve une passion, tout en étant dans le même temps une activité horrible pour celui qui n’y trouve pas le feu sacré. De la même manière que si avoir des bases mathématiques est très structurant pour tous, envisager le métier de mathématicien pour tous serait être très méprisant pour la personnalité de chacun.

La vague de fond du freelance

A peu près tous les recruteurs en informatique que j’ai pu rencontrer se heurtent de plus en plus à un problème qu’ils n’avaient pas prévu : trouver la compétence rare est une tâche ardue. Mais les vrais ennuis démarrent lorsqu’ils réalisent que les « perles rares » ont de plus en plus souvent une exigence inattendue : celle de pouvoir travailler « en remote », en télétravail donc, ou, encore pire, celle de n’être pas salarié mais d’intervenir en tant que travailleur indépendant.

Ces discussions sont souvent suivies d’une certaine condescendance pour cette démarche : la génération qui vient est bien capricieuse, on leur propose sur un plateau un poste dans un job qui les passionne, avec des missions bien adaptées, souvent un bon salaire et de bonnes conditions de travail (et même parfois un baby-foot !), et ils ne sont pas contents !

On peut épiloguer sans cesse sur la génération X, Y ou Z ou je ne sais quelle lettre, ou encore tenter de théoriser cette tendance au « slash » (tous ces gens qui ont plusieurs activités, par exemple « développeur/entrepreneur »). Mais les faits sont là, et n’ont rien d’un scoop ; c’est même une redite de ce qui se fait depuis toujours : les moeurs évoluent, les tendances aussi, et le positionnement de l’entreprise par rapport à sa main d’oeuvre est sans cesse à réinventer. Comme on a dû le faire à plusieurs reprises ans le passé. Comme l’ont fait nos anciens à l’issue de la 2ème guerre mondiale, ou à l’ère de la révolution industrielle. Est-ce une bonne, une mauvaise chose ? Je ne le sais pas. Mais tenir compte des envies de chacun et avoir la capacité de s’y adapter me semble un facteur indispensable pour pouvoir constituer sa « dream team » de barbus, l’équipe qui permettra de relever les défis du numérique.

On fait quoi chef ?

Comme d’habitude, ne pas rentrer dans des clichés. Ne pas chercher à simplifier à outrance une situation qui est nuancée, et qui nécessite une connaissance un peu poussée du secteur. Ne pas croire aux solutions miracles. Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et rejeter ce qu’on a encensé : le plus souvent, les deux réactions sont équitablement insensées. Et, malgré tout, se souvenir que le code peut être une activité passionnante et formatrice, dès lors qu’elle est exécutée dans le bon contexte, avec le bon entourage et des objectifs à la fois ambitieux et réalistes !