Comment Twitter pourrait devenir un bien commun

Les commentateurs n’en finissent pas d’étudier le déclin de Twitter. Non pas que le service en lui-même décline, il n’a jamais été autant populaire. Mais d’un point de vue financier, il pose clairement de plus en plus de problèmes. Les deux griefs les plus relevés sont :

  • l’absence de croissance exponentielle. Le service croît, mais sans une poussée stratosphérique comme on pourrait en rêver pour une startup
  • la difficulté de trouver un modèle économique. Chaque rajout fait prendre le risque de perdre le socle d’utilisateurs, qui sont très attachés à la simplicité de l’outil.

Mon propos est dévoilé dès le titre de cet article, je rentre donc dans le vif du sujet : à mon sens, Twitter devrait rendre son socle de base public, le confier à la communauté, pour se recentrer sur ses activités à valeur ajoutée.

Absurde ? Irréaliste ? Peut-être. Mais si on regarde les données du problème, on s’aperçoit qu’au final, la position dans laquelle se trouve actuellement ce réseau social est encore plus absurde.

Un modèle économique délicat à trouver

Tous les spécialistes le savent : Twitter se cherche depuis des années une stratégie d’évolution. Là où Facebook crée de zéro un univers qui lui est propre, ce qui lui permet une créativité sans limite, Twitter a fait de la simplicité extrême de son service sa marque de fabrique. Ainsi, c’est pour bonne part par la capacité à ses utilisateurs de s’approprier l’outil en en inventant les règles que Twitter a eu du succès. Et cela n’a été possible que par la simplicité extrême de l’outil. Les retweets, la plupart des hashtags ont été inventés par les utilisateurs eux-même.

Ainsi, chaque modification du cahier des charges peut prendre des proportions démesurées (on se souvient par exemple des multiples rumeurs sur l’extension de la taille maximale d’un tweet).

C’est ainsi qu’il est devenu, au fil des ans et des habitudes des utilisateurs, de plus en plus délicat d’introduire un modèle économique, des fonctions rémunératrices, pour l’opérateur.

Twitter exige une infrastructure très importante pour pouvoir fonctionner : certes les messages sont courts, mais le temps réel impose un fonctionnement délicat à maintenir, et d’autant plus avec une charge utilisateur importante. D’où l’importance de pouvoir faire rentrer beaucoup d’argent, sans même parler de rémunérer les actionnaires, mais simplement de faire vivre le service.

Après de nombreuses tentatives avortées, Twitter n’a jamais vraiment trouvé d’autre modèle économique que l’ultra classique « tweet sponsorisé ». Mais même ce modèle là est difficile à mettre en place, ne serait ce que par le modèle « timeline » de Twitter : un tweet n’a pas vocation à rester sous le nez de l’utilisateur, mais va s’évaporer très rapidement derrière d’autres tweets plus récents. Pas l’idéal pour vendre un support pub !

Une stratégie castratrice pour l’écosystème

Et pourtant, Twitter avait la possibilité d’ouvrir largement plus la créativité et les modèles de rémunération, en ouvrant sa plateforme à d’autres acteurs. Malheureusement, ce modèle a très rapidement dû être freiné : Twitter devant assumer la charge de sa plateforme, s’ouvrir à d’autres s’avérait un vrai-faux ami. C’est ainsi que dès 2010, les règles du jeu évoluèrent en défaveur des acteurs gravitant autour de Twitter, brisant de nombreux modèles économiques et bridant Twitter en le recentrant sur sa maison mère.

Cette situation assez paradoxale, où Twitter s’est mis à appuyer fortement sur le frein de l’évolution de son écosystème, ne s’explique que par la nécessité de maintenir son infrastructure, et la peur de partager un monopole, tout en amenant le paradoxe de fortement freiner la popularité et l’engouement vers le service.

Un fonctionnement opaque dangereux pour la liberté d’expression

Une chose est sûre, et fait l’importance de Twitter : le réseau social est devenu un canal incontournable de diffusion de l’information. On ne présente plus le rôle qu’à pu jouer cet outil dans les révolutions arabes du début des années 2010, ou dans la façon de communiquer des politiques, officiels comme dissidents, d’aujourd’hui.

Néanmoins, la question se pose de plus en plus : est-il vraiment raisonnable de confier un canal crucial dans la communication internationale à une entreprise privée entièrement contrôlée par ses actionnaires, sans aucun système de contrôle de ses règles internes ? Ainsi, les polémiques se multiplient sur des censures arbitraires de tweets ou de comptes utilisateurs qui se retrouvent fermés pour des raisons parfois obscures.

Un modèle existe : Usenet

Cet article, comme vous l’avez compris, pose la question d’une hypothèse où Twitter migrerait sur une plateforme ouverte, et gérée collectivement par la communauté. Ce scénario, peut être un peu irréaliste, aurait pourtant de nombreux avantages :

  • plus de coût d’hébergement
  • plus de centralisation des données
  • des fonctions de base gérées par la communauté, selon des règles et une gouvernance transparente
  • la société Twitter se reconcentrerait sur les services à valeur ajoutée, en ouvrant complètement l’écosystème, en s’exposant certes à la concurrence, mais en se libérant de contraintes arbitraires qui n’étaient dictées que par la nécessité de maintenir l’infrastructure de base du service.

Reste, dans ce scénario utopique, la question du « comment ». Les plus anciens s’en souviennent peut-être : avant même l’apparition du web, et encore plus des forums de discussion, les échanges sur Internet se faisaient via des newsgroups. Techniquement, on parlait de Usenet, standard conçu collectivement, et qui fonctionnait par un système totalement décentralisé, avec un mécanisme de réplication des données assez sophistiqué pour l’époque.

Pour dire l’importance de Usenet, le projet de World Wide Web conçu par Tim Berners Lee a été annoncé sur Usenet ! Idem pour Linux, et pour de nombreuses autres annonces très structurantes pour ce qu’est devenu Internet aujourd’hui.

Malheureusement, Usenet est devenu assez rapidement désuet, son usage étant bien plus complexe que ne peut l’être le web.

Néanmoins, Usenet est la preuve qu’une infrastructure d’échange de messages peut être maintenue de manière décentralisée, collective…et bénévole. Là où Twitter coûte un argent phénoménale en frais d’infrastructure.

Délirant ? Pas tant que cela

L’idée de proposer à une structure commerciale, cotée en bourse, tenue par ses investisseurs, de basculer le coeur de son activité dans le domaine du bien commun peut apparaître au mieux comme une douce utopie, au pire comme une stupidité sans nom. Et pourtant…

La seule issue proposée à Twitter aujourd’hui est celle du rachat. Est-ce moins dangereux ? Certes, pour les actionnaires, c’est le moyen de s’en sortir avec une plus value correcte, à défaut d’être le truc extraordinaire auquel ils étaient en droit d’attendre en misant sur un des trois réseaux sociaux les plus connus sur la planète.

Mais on sait d’avance que, suivant le nom du racheteur, le destin de Twitter peut prendre une tournure très différente, et pour le moins hasardeuse. Un Facebook aurait tout intérêt à diluer la masse d’utilisateur dans son propre écosystème. Un Google serait sans doute moins intéressé par la pérennité financière de l’outil, mais beaucoup plus par l’exploitation des données qui pourrait en être fait.

A l’inverse, rendre le socle de Twitter commun aurait un certain nombre d’avantages : il permettrait d’ouvrir sans frein stratégique la créativité, l’inventivité, la richesse des écosystèmes qui viendraient s’y greffer. Comme on l’a vu, Twitter a été très rapidement contraint, pour des raisons purement stratégiques, de fermer ce robinet là, pour favoriser sa propre valorisation. Avec un tel renversement de la logique, il aurait tout intérêt au contraire de se lancer dans la bataille de surcouches à ce Twitter minimaliste, pour y rajouter toute la valeur ajoutée qu’ils ont en projet.

Est-ce pour autant possible ? Probablement non. Jamais un board d’investisseurs n’a accepté la logique d’ouvrir intégralement sa base d’utilisateurs, pour se recentrer sur la valeur ajoutée qu’il pourrait tirer de l’exploitation de cette base. Et pourtant, à l’heure où le risque de perdre Twitter, de perdre, ou de voir complètement dévoyé, ce canal de communication aujourd’hui indispensable à beaucoup, peut-être est il question de se poser toutes les questions, tous les scénarios possibles.

Et quand bien même. A défaut de rêver à voix haute d’un Twitter communautaire, on pourrait peut être en tirer des leçons pour les projets qui restent à lancer dans les années à venir…

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