Politique et Web : impossible alliance ? - JD and Co

Politique et Web : impossible alliance ?

Je n’ai pas l’habitude d’étaler des considérations politiques dans mes articles pro, ne serait ce que pour garder une certaine neutralité. Mais il se passe trop de choses ces derniers jours pour ne pas en tenir compte.

Le fond : les lois, la neutralité d’Internet

On a eu droit à un véritable festival, ces derniers jours :

  • Je passerai sur les clowneries d’Hadopi, pour n’en retenir qu’un formidable rôle pédagogique : en tant qu’enseignant, jamais je n’ai vu autant de jeunes sensibilisés à la mise en place de firewall, proxys, anonymizers, et autres systèmes de cryptage. Nous allons réussir à avoir un système sécurisé et décentralisé grâce à Hadopi et sa chasse aux fantômes du passé. Bravo.
  • Plus grave, la LOPPSI, projet de loi qui amène un véritable projet de filtrage des trames passant sur Internet. On va tout droit vers une grave entrave à la neutralité du Net.
  • L’annonce par Nicolas Sarkozy d’une “Taxe Google”, tellement anachronique qu’elle fait beaucoup sourire, en particulier à l’étranger où l’on passe pour des poires.

Tous ces dossiers m’amènent la réflexion suivante :

  • Tout d’abord une méconnaissance chronique des dossiers. Ou plutôt une mauvaise compréhension des enjeux et contraintes. Tous partent d’un bon sentiment, tous apportent une très mauvaise réponse.
  • Et surtout, quelque chose qui doit être le paradoxe que vivent au quotidien les politiques : ils ont d’un côté la réalité des dossiers, et de l’autre la compréhension qu’on les masses, les électeurs, de ces dossiers.

Prenons l’exemple de la LOPPSI. Tout part d’une peur complètement légitime : “je ne veux pas que mes gosses tombent sur des images pédophiles. C’est quoi cet Internet où l’on peut trouver des tueurs, des violeurs ?”. Que répondre à ça sans passer pour un défenseur de ces ultra-minorités ?

Chercher à réglementer le Net en le filtrant, cela revient à mettre des portails sécurisés dans les rues, sous prétexte qu’on trouve dans les rues des putes et des dealers. Personne ne nie qu’on trouve de mauvaises personnes dans les rues. Et pourtant, personne ne se verrait proposer autre chose que des patrouilles de police : on ne va pas supprimer la liberté qu’on les gens de se balader dans les rues.

Et c’est pourtant ce qui est proposé avec la LOPPSI. Tout simplement parce que le grand public fait la confusion entre Internet, qui n’est qu’un tuyau, qu’une “rue”, et les sites et utilisateurs qu’on peut y trouver.

Ceci, on peut l’expliquer à un politique. Mais que peut il faire ? Etre défenseur de ces valeurs, c’est prendre le risque d’avoir l’image de défendre l’indéfendable. Parce que si tout le monde comprend ce qu’est une rue, tout le monde ne comprend pas, loin de là, ce qu’est vraiment Internet. Et n’a ni le temps, ni l’envie, de chercher à comprendre : on s’en fiche de ces trucs de techniciens !

C’est pourquoi, surtout dans le temps généralement imparti aux politiques dans les médias, il est beaucoup plus facile de proposer des mesures, même les plus stupides, pour “lutter contre les cyberdélinguants et les pédophiles”, en donner un message rassurant en réponse aux peurs de l’électeur lambda.

Comment répondre, répliquer ? Comment arriver à être suffisamment pédagogique pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, sacrifier la neutralité d’Internet en brandissant des actes pédophiles ? Un récent épisode montre la difficulté de la chose (lisez surtout les commentaires de l’article, passionnants !) : on arrive très facilement au conflit frontal et au dialogue non-constructif, entre geeks forcément très remontés et passionnés, et politiques coincés entre meilleure connaissance du dossier, et discours à émettre pour préserver leur popularité, leur poste et leur visibilité publique.

J’ai pu consulter avec intérêt le blog de Lionel Tardy, député membre du groupe “Ethique et numérique”, chargé d’auditionner les principaux acteurs du Web. Sa conclusion est fort heureusement lucide :

Des débats très techniques et philosophiques où l’on s’aperçoit qu’il est très dur de légiférer dans un domaine où certains de mes collègues découvrent que l’architecture du réseau internet n’a pas été conçue pour respecter des règles : c’est un espace décentralisé qui échappe à la réglementation (c’est pas nouveau).

Affaire à suivre, le travail parlementaire Français vis-à-vis du Net sera particulièrement important cette année.

La forme : comment les politiques tentent d’utiliser le Web

Au delà des législations tout azimut, les politiques cherchent bien entendu à utiliser ce nouveau média qu’est le Web. Là aussi les épisodes sont nombreux :

Ces démarches ont souvent plusieurs points communs :

  • L’envie claire, de la part de politiques, d’utiliser le média Web pour leur communication
  • Le surf sur la mode du réseau social
  • Le souci de maîtriser son média (Coopol, Créateurs du possible…) plutôt que de subir un média étranger
  • Un traitement, qui au delà de la façade plus ou moins maîtrisée, prouve souvent que les médias Web sont encore trop souvent pris comme des médias papiers : peu d’interactivité entre le politique et son électeur, un discours assez généraliste face à un public plus “ciblable”, etc…

Je suis entrepreneur Web et je “vends” tous les jours les bienfaits d’Internet et tout ce qu’un site ou un média Web bien maitrisé peut apporter, mais pourtant, plus j’y réfléchis, plus je suis sceptique sur l’usage que peut en faire un homme politique : son discours est forcément adapté à une masse extrêmement large, là où le Net exige de plus en plus un traitement en “P2P”, une sorte de speed-dating permanent où l’on doit adapter à chaque fois son discours.

Tant qu’on en était simplement à ouvrir un blog, cela pouvait passer : le politique, ou ses assistants, écrivaient des articles, les commentaires étaient modérés. L’arrivée des réseaux sociaux change pas mal la donne, et entraîne les politiques qui s’y essaient à un jeu un peu risqué.

Pour ne pas être décevant ou décalé, il me semble qu’un homme politique devra, plus que sa personne, mettre en avant un mouvement qui le porte. Cela lui permettra d’amener une communauté à –vraiment– discuter, plutôt qu’une vaine tentative de “one-to-many” qui amène rapidement ses limites (j’en tiens pour exemple le récent flop d’une “cybermanif” destinée à faire parler Nathalie Kosciusko Morizet. Le résultat est au final sans appel : poussée dans ses retranchements, la ministre n’a pu qu’embrayer sur un discours beaucoup plus “corporate” et officiel que ce qu’en attendait son public qui se croyait dans une fausse complicité.

Beaucoup d’événements, et des analyses riches et controversées à faire… Qu’en pensez vous, de votre côté ? Comment, en tant qu’acteur du web, en tant qu’électeur, vivez vous ces récents mouvements et événements ?

3 réflexions au sujet de “Politique et Web : impossible alliance ?”

  1. Eduquer plutôt que sanctionner

    J’ai grandi dans les années 70 et dans les années 80 (J’ai dû rentrer en 6e en 1982 ou quelque chose comme ça).

    Je me rappelle avoir appris à lire, à écrire, à analyser, à disséquer et à commenter un texte. Chaque semaine, peu importe le niveau et / ou la spécialisation, nous avions un nombre d’heures conséquent en français ; ce que je trouvais tout à fait normal. J’ai même fait du latin (Ce qui me permet aujourd’hui de “décoder” et comprendre certains mots plus facilement). J’imagine (à voir les devoirs de mes enfants) que ça n’a pas beaucoup évolué et que la lecture occupe toujours une place centrale dans l’emploi du temps d’un écolier (heureusement dailleurs).

    Mais en tant qu’ancien des Beaux-Arts (5 ans quand même), j’ai toujours été surpris par le peu de place qu’occupaient les arts plastiques en général (1 heure par semaine au collège il me semble) et la sémiologie de l’image en particulier.
    Dans un monde inondé d’images en tout genre (Cinéma, TV, affiches, magazines, Web, …), il me semblerait opportun (voire capital) d’étudier, de décrypter les images qui nous entourent dés les petites classes. La très grande majorité des gens sont “analphabètes” devant une image et la subissent la plupart du temps. Ils vont la trouver “jolie”, “bien faîte”, mais le sens de celle-ci va leur échapper, malheureusement. Bien sûr, on trouve toujours un enseignant passionné qui va emmener ses élèves dans un musée, mais ça reste une initiative personnelle.
    On sait allumer la TV, changer de chaîne, tourner les pages d’un magazine, mais est-ce qu’on sait

    On peut faire le même constat avec Internet.
    Aujourd’hui, la grande majorité d’entre-nous a accès à Internet, possède un mail propre, sait faire une recherche sur Google, … Les écoles sont équipés, les enfants maîtrisent la “mécanique”, mais en maîtrisent-ils le sens? Les parents ne sont pas plus aidés. Ils ont, la plupart du temps subi l’outil et le maîtrisent souvent moins bien que leurs enfants. Je remarque également que dans les cours “d’informatique” (à quelque niveau que ce soit), on n’explique rarement le sens de ce qu’on fait, faute de temps j’imagine.

    L’état va donc prendre la position la plus rapide, la plus directe, celle qui a l’air la plus simple. Interdire ou lieu d’éduquer (A t’on les moyens de le faire aujourd’hui?). Ceux qui ont des enfants connaissent la différence. Interdire de faire ceci ou cela prend quelques secondes avec un enfant. Eduquer peut prendre beaucoup plus de temps.

    Je n’ai pas trop le temps de rentrer dans les détails. J’espère que mon point de vue aura quand même été clair.

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